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THORNYTORINX [tcrnitoreks] n.m.(gr.thôrakos, cuirasse). Anat. Chez l’homme, combinaison d’organes du système digestif qui se coordonnent pour concourir à un résultat pathologique. J’ai vomi partout. Partout où j’ai pu. Autant que j’ai pu. N’importe où, n’importe quoi, n’importe quand. J’ai vomi avec mon index et mon majeur agrippés au fond de ma gorge. J’ai vomi à Paris et à Londres, j’ai vomi à Tokyo. J’ai vomi au réveil, sous le soleil et sous la pluie. En plein jour. Je me suis relevée jusque tard dans la nuit pour vomir. J’ai vomi dans les toilettes de la maison de ma mère, dans les toilettes des apparts de mes copines, dans celles de mon école et dans celles de boîtes de nuit. Puis les toilettes elles-mêmes sont devenues obsolètes. Alors j’ai vomi partout. Dans les rues. Je dînais en famille et je partais rejoindre des amis. Je montais dans ma voiture une demi-heure après avoir fini de manger. Il fallait faire vite, trouver une rue sombre. Je me garais comme une hystérique, je sortais et j’allais m’appuyer sur le capot. Parfois, je laissais la portière ouverte pour mieux me cacher. Je vomissais debout, le bras gauche tendu sur la carrosserie, deux doigts de la main droite enfoncés dans le gosier. Le vomi mettait un long temps avant de s’écraser sur le sol dans un bruit de vase terrible et flasque. Ça éclaboussait mes chaussures. Si des gens passaient à ce moment-là, je n’avais pas peur, ils devaient penser que j’avais trop bu ou, mieux, que j’étais enceinte. Je m’en foutais. Je prenais un Kleenex pour m’essuyer les mains puis je saignais mes lèvres en rouge vif d’un coup d’œil dans le rétroviseur. Je remontais en voiture et j’allumais la radio. Je traversais Paris comme une furie en fumant des cigarettes. J’étais la reine du monde, rien ne pouvait m’atteindre, j’allais faire la fête avec mes amis, que m’importait que ma gorge soit devenue un sablier ? Elle est là l’histoire. L’histoire d’une fille qui veut être mince et qui se fait vomir pour ça. Mais elle se fait tant vomir qu’à force elle ne sait plus ce qui la traverse, si elle est son propre vomi, si elle est étrangère à toute cette matière qui sort d’elle. Elle ne sait plus qui elle est. Elle est malade. Eh quoi ? Vous en connaissez, des gens qui ne sont pas malades ? La maladie, c’est toute notre vie, et c’est tellement banal. « Personne ne me comprend, personne ne me connaît. » Qui ne s’est jamais dit ça ? Qui n’en est pas intimement persuadé ? Qui voudrait qu’on lui dise : « Je sais ce que tu penses » ? C’est la seule révolte, le seul dénominateur commun de l’humanité. Je ne suis pas plus malade parce que je vomis ou que je me pèse qu’une femme qui s’épile. Vous en connaissez, des gens qui sont satisfaits ? L’insatisfaction, c’est toute notre vie, et c’est tellement normal. Il faut bien désirer quelque chose pour aller à la vie tous les matins du monde. Ceux qui n’attendent plus rien sont des dépressifs, des malades, toujours des malades. Eux aussi sont contents qu’on s’intéresse à eux parce qu’ils pensent plus noir que les autres. Ça les fait avancer de se dire qu’ils sont différents, du fin fond de leur lit. Ils ne veulent plus bouger de leur oreiller, ils ont trouvé un système, comme ça, juste pour être incompris. Tous des tordus, tous en vie, tous à rire, à pleurer, à bouffer, à baiser, à croire qu’au fond leur vie n’est pas la leur. Des milliards de petites vies parallèles qui ne se croisent jamais, et la joie de faire croire qu’on est en bonne santé alors que pas du tout. C’est l’histoire d’une fille qui se pose des questions. Elle a des angoisses et des tas de problèmes. Elle souffre. Oh, elle sait souffrir, mais elle est plus forte que les autres et elle cache sa souffrance, parce que personne ne pourrait comprendre ça. Aveugles que nous sommes. Aveugle et tordue de l’intérieur, elle se fait vomir au-dessus de la cuvette des chiottes parce que la vie est si horrible, et elle est fière que personne ne sache à quel point elle est un être d’exception. Elle se rassure, et pourtant elle a tort. Pendant ce temps, elle vit dans la peur et dans le mensonge. Il faut qu’elle comprenne qu’elle s’est trompée. Toutes ces histoires de minceur, de balance et de calories, ce n’est pas ça le problème. C’est plus grave que ça. |
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